Mohamed Louizi accuse Tareq Oubrou de double discours dans un billet très étayé et dénonce la naïveté des gouvernants et des médias

Il faut être deux pour mentir, dirait Homer Simpson, un pour mentir, l’autre pour écouter. Dans «l’archipel français»[1], cette vieille démocratie usée, abusée et défigurée, il semblerait qu’il faille être trois. Certains médias se prêtent hélas à ce jeu d’intermédiaire. Acteurs ultra-puissants, censés honorer ce quatrième pouvoir démocratique indépendant au service du seul intérêt général et du droit à l’information, ils amplifient occasionnellement bien des escobarderies islamistes, à tel point que l’on ne sait pas s’ils assurent, dans la complicité, un rôle actif de «chiens de garde»[2] de quelques intérêts privés, ou s’ils se plaisent dans un rôle passif, par paresse intellectuelle doublée d’une fascination sinistre pour les «marchands du temple» frérosalafiste. On ne sait s’ils s’arrangent avec la vérité par négligence volontaire, et à l’insu de leur plein gré, ou s’ils relayent par imprudence les mensonges de l’islamisme rompu, à dessein, à la désinformation délibérée.

Tel un sermon funèbre précédant l’inhumation de ce qui reste encore de notre République, tel l’ultime acte politique d’une islamisation en marche depuis plus de quarante ans[3], la vigoureuse promotion multiforme accordée à l’essai signé par l’islamiste Tareq Oubrou (طارق أوبرو), Appel à la réconciliation, foi musulmane et valeurs de la République française (Plan – 2019), en est témoin. Elle résonne comme un triste chant du cygne dans l’esprit de tout citoyen rongé par ce sentiment d’impuissance face à un État peu enclin à entendre les alertes au sujet de l’islamisme, et qui ne les entend pas du tout de cette oreille. Les «dix-huit ans de terreur»[4] que l’islamisme a imposés à la terre entière depuis le 11 septembre 2001, et les 146.000 victimes recensées, parmi desquelles des Françaises et des Français, n’y changent presque rien.

Médias de droite. Médias de gauche. Peu importe en vérité la ligne éditoriale. Tareq Oubrou, presque comme hier lors de l’ascension médiatique de son comparse Tariq Ramadan (طارق رمضان), bénéficie d’une bienveillance coupable. Il y est invité pour livrer «ses» éléments de langage, souvent sans contradicteur avisé. Le Figaro[5] comme Le Point[6], Sud Ouest[7] comme France 24[8], Valeurs Actuelles[9] comme RMC[10], pour ne citer que ces médias, tous ont participé peu ou prou et à divers degrés à cette opération de communication favorable au projet politique des Frères musulmans en France. Même le site Boulevard Voltaire, souvent classé à l’extrême-droite de l’échiquier médiatique, et qui collabore curieusement, de temps en temps, avec Tareq Oubrou[11], semble lui aussi séduit[12]. C’est dire !

Introduction au «juste milieu»

Non ! Tareq Oubrou n’a pas changé. Et si on lisait l’intégralité de cet essai de 360 pages pour en être certain ? Et si on ne commençait pas la lecture à la page 9, comme le veut la coutume, mais à la page 189, correspondant au chapitre 7, qui devrait plutôt faire office d’introduction, ou d’avertissement préliminaire ? Et si on ne recommençait la lecture de l’essai, dans le sens croissant des numéros de pages, qu’après avoir lu ce chapitre en premier ? Il est question de mensonges assumés, de ruses théorisées et de choix prémédités de dissimulation avec son lot de contradictions sous-tendant un texte incontestablement polystyle. Serait-ce un ouvrage collectif ? Serait-ce la synthèse de plusieurs auteurs ? Le doute est permis.
[…]
Passons sur les traductions orientées de versets qui ont conduit Tareq Oubrou à des conclusions insensées[14]. Ce qui devrait mettre la puce à l’oreille des journalistes, ce sont bien d’autres passages où Tareq Oubrou, s’exprimant en casuiste habitué du grand écart, évoque les vertus du «mensonge pieux»[15] et livre sa conception et son usage de la vérité dans son supposé écrit.

«La sagesse – dit-il – exige de ne pas dire la vérité toujours et à tout le monde. Dieu lui-même n’a pas tout dit.»[16] Plus culotté que lui, tu meurs ! «La vérité est comme un médicament, il y a une dose à ne pas dépasser. Une vérité peut tuer non seulement le corps, mais aussi l’âme.»[17] Il ajoute : «Notre livre lui-même s’est imposé cette éthique : ne pas tout dire, de peur d’être mal compris ou de blesser. La sagesse le commande, même si je risque, déjà, d’en trop dire.»[18] Ailleurs, il écrit : «Nous évitons d’être trop précis, trop carrés et trop frontaux, plus que ne l’exige le problème.»[19] Le lecteur doit alors avaler plus d’une centaine de pages avant de comprendre (ou pas) qu’il s’est fait berner en bonne et due forme. J’y reviendrai.

Une lecture sans concession, sans complaisance, s’impose alors, car l’enjeu civilisationnel pour la France comme pour l’Europe, est énorme. Il s’agit, ni plus ni moins, de l’expression d’un contre-projet de société, adoubé par le pouvoir macronien depuis les prémices[20] de la campagne présidentielle de 2017, et porté devant la scène, avec l’aide des médias, par le tandem Hakim El-Karoui et Tareq Oubrou, pour ne pas dire par le réseau influent de l’Institut Montaigne et la nébuleuse obscure des Frères musulmans. Ainsi, l’effet étincelant de cette novlangue, dont use et abuse Tareq Oubrou, s’éteint aussitôt, tel l’écume du jour. Inutile pour lui de multiplier au fil des pages des expressions comme «épistémologie de la réalité»[21], ou «théologie d’acculturation»[22], ou «théologie préventive»[23], ou «théologie de l’altérité»[24] alors qu’il ne s’agit, au fond, que de subterfuges sophistes qui «indiquent le sens et le voilent en même temps»[25], pour espérer blanchir à tour de rôle le sunnisme, puis le salafisme, puis les Frères musulmans.

L’essai qu’il signe précise au fil des pages les contours de cet «islam français» qu’il promeut au milieu d’une doxa enthousiasmée. Et pourtant, il n’est que la synthèse en français de l’héritage salafiste des hadiths d’al-Bukhâri (البخاري), des avis juridiques moyenâgeux d’al-Shafi’î (الشافعي), des fatwas takfiristes d’Ibn Taymiyya (ابن تيمية) et des extravagances d’al-Ghazâlî (الغزالي), actualisés, reformulés et augmentés des projections califalistes d’Hassan al-Banna (حسن البنا) et de ses successeurs Youssef al-Qaradawi (يوسف القرضاوي) et Fayçal Mawlawi (فيصل مولوي).

Cet essai décrit surtout des procédés de communication que l’on trouve chez des jésuites célèbres comme Antonio Escobar y Mendoza (1589-1669), confirme des standards idéologiques, expose les exemples d’un attachement dogmatique à un courant de pensée, en particulier, et révèle le sens d’un engagement au service d’un projet qui compte soumettre l’esprit laïque français à l’usure du temps qui passe, et modifier in fine la loi de 1905 dite de Séparation des Églises et de l’Etat, par le fait de Jupiter et de sa galaxie déraisonnablement accommodante à l’excès.

Pile ou face

Côté pile, Tareq Oubrou […] dit aussi que «le mensonge n’est pas compatible avec la foi.»[28]
[…]
Côté face, Tareq Oubrou entame en douceur, dans un premier temps, une inflexion en posant la question de la moralité de la véracité qui peut diviser et celle de l’hypocrisie, de la dissimulation et du mensonge qui peuvent réconcilier. «La véracité procure confiance. Elle doit aussi et surtout être une parole de réconciliation. D’où les questions de la véracité qui peut diviser et du mensonge qui peut être, au contraire, réconciliateur : sont-ils moraux ?»[35] s’interroge-t-il. Ainsi, au nom d’une certaine idée de la lucidité[36], il change aussitôt son fusil d’épaule, tourne le dos subitement à la morale religieuse, à la morale tout court, et se lance à vive allure dans la justification du mensonge :

A la question «Quand le mensonge devient-il moral ?»[37], il répond : «parfois il faut taire certaines vérités, notamment quand elles risquent d’être contre-productives ou de créer le désordre. La sagesse dit que toute vérité n’est pas bonne à dire.»[38] Mais de quelle sagesse parle-t-il ? Pis, Tareq Oubrou considère la vérité comme un danger. «Le pire qui nous guette – dit-il – n’est peut-être pas le mensonge simple, ni même celui de la diplomatie, voué à confondre l’adversaire, mais un certain «dire-vrai».»[39] Dans son éloge du mensonge et de la dissimulation, il va jusqu’à s’appuyer sur des situations exceptionnelles pour les légitimer. «Une vérité peut enlever des vies, un mensonge peut les sauver.»[40] dit-il. Pour appuyer cet avis, il n’hésite pas à établir une comparaison avec «les sages-femmes qui ont sauvé par le mensonge les nouveau-nés des Hébreux de la mort, avec la récompense et l’approbation du Seigneur (Ex 1, 19). Ou bien ces personnes qui ont caché des enfants juifs pendant la Seconde Guerre mondiale. »[41] Ou comment instrumentaliser la douleur des juifs pour justifier les mensonges des islamistes, à l’image de ce qu’a fait une militante islamiste du Nord, Zakia Meziani[42], pour justifier le port du burkini dans les piscines municipales.

Dès que cette énormité osée est commise, tel un jésuite en opération de séduction d’un autre jésuite[43], Tareq Oubrou se met en roue libre en assumant, s’agissant de l’ouvrage publié sous son nom, le mensonge et la duplicité du discours. «C’est pour cette raison que nous ne dirons pas que tout mensonge est un péché, comme le défend Augustin en se référant probablement, à la lettre, à l’Evangile quand Jésus dit : «Que votre parole soit oui, oui, non, non ; ce qu’on y ajoute vient du mauvais.»»[44] Il se dit, par ailleurs, «sceptique à l’égard du rigorisme moral de Kant – marqué par son éducation protestante – et de Fichte qui interdit tout droit de mentir quelle que soit la situation, comme Augustin.»[45] Quid donc de la morale ?

Eloge du mensonge pieux

Il soutient que «la morale n’est pas une essence, mais une relation, et c’est de la nature de cette relation dont dépend la morale.»[46] Rien n’est donc figé dans son esprit. Tout est mouvant. Tout est permis. Le bien comme le mal n’existent plus en tant que tel. La vérité, dévalorisée dans la bourse des valeurs islamistes, n’est reconnue qu’en vertu de ce qu’elle produit, ou pas, comme effets. Elle n’est plus ce phare fixe, stable et résistant à la submersion qui guide les navires perdus vers les côtes paisibles. Elle devient ce phare fugace, aussi flottant que submersible, qui n’indique plus aucun repère, ni aucune direction, si ce n’est la direction aléatoire vers la fortune de mer. «La fin justifie les moyens»[47] disait Philippe van den Clyte, contemporain de Nicolas Machiavel, après avoir trahi Charles le Téméraire, pour se mettre au service de Louis XI.

Car, «rien ne vaut une vie, une paix, une réconciliation»[48], conclut Tareq Oubrou, y compris sur la base du mensonge. Ainsi, il enfonce le dernier clou dans le cercueil de la vérité quand il prévient que «si le mensonge permet la réconciliation, le mensonge devient alors moral. Il devient recommandé, voire obligatoire, car il n’est plus mensonge.»[49] Mais une «réconciliation», fruit du mensonge et de la taqiyya, est-elle sincère et authentique ? Que fera-t-on au moment où l’on découvrira le pot aux roses ? Les journalistes, qui n’avaient visiblement pas lu ces passages, encore moins l’intégralité de l’essai, n’ont simplement pas posé ce genre de questions pour exiger de lui des clarifications sans ambiguïté.

Il va de soi, dans tout esprit lucide, qu’aucune réconciliation n’est sincère, et encore moins durable, quand elle s’appuie sur des mensonges pour s’établir. Tareq Oubrou savait qu’il n’allait jamais être confronté à la stricte vérité de ses écrits. Dès lors, il pouvait rabâcher sans frein ses éléments de langage alors que son prétendu écrit fait l’éloge du mensonge pour atteindre les objectifs politiques de l’islamisme. «Mentir [parfois], c’est commettre un moindre mal, comme le soutien à juste titre Thomas d’Aquin. Avec lui, il y a possibilité dans le christianisme pour un «mensonge pieux».»[50] Tareq Oubrou fait sien le compromis thomiste et explique que sa «morale» est, de ce point de vue, «conséquentialiste»[51], au sens, précise-t-il en note de bas de page, qu’elle «qualifie l’acte moral en fonction de ses effets et de ses conséquences, positives ou négatives»[52] !

Le mensonge devient alors neutre en soi. Et ce sont ses conséquences désirables ou ses effets indésirables qui le rangent soit dans la case du bien, soit dans celle du mal. S’il est inadmissible au nom de la vertu d’appliquer ce concept immoral sur le dire-vrai, on ne peut imaginer que Tareq Oubrou puisse l’appliquer aussi pour apprécier d’autres actes : tuer, voler et violer. Car, au nom de sa théorie dite de la «morale conséquentialiste», pourrait-il considérer aussi que l’acte de tuer des individus et de terroriser des populations ne serait ni bien ni mal en soi, et qu’il devrait être apprécié à l’aune de ses effets positifs ou négatifs ? Daesh (تنظيم الدولة الإسلامية في العراق و الشام), Al-Qaïda (تنظيم القاعدة) et tous les groupes terroristes, croient aussi en cette théorie fumeuse qui fait avancer la cause de l’islam politique en Occident, en marchant et en roulant sur les cadavres des innocents. Ces groupes terroristes appliquent aussi la théorie de la «morale conséquentialiste». Chez eux, s’ils jurent que leur dogme interdit de tuer, leur «morale» leur permet de tuer pour la cause d’Allah.

Oubrou murmure-t-il à l’oreille gauche de Laetitia Avia ?

On remarque par ailleurs qu’il ne tolère pas l’usage des rumeurs. Etonnant de la part de celui qui légitime le mensonge ! «Le plus dangereux – dit-il – ce sont les rumeurs et les diffamations qui portent atteinte aux personnes, influent les élections et déstabilisent des Etats, entre autres dangers. Le plus menaçant, c’est lorsque l’information sur la religion se dispense via des rumeurs colportées par des anonymes.»[53] Par conséquent, il plaide, comme tout islamiste, pour une limitation de la liberté de pensée et d’expression qui gêne tant les islamistes. Face à elle, ceux-là diversifient les outils de l’arsenal jihadiste, dans un parfait partage des rôles, s’inscrivant dans une logique de continuité entre, d’un côté, ceux qui instrumentalisent les dispositions du droit français, au sein des prétoires de la République sans que des Parquets s’y opposent fermement. Ils multiplient ainsi des procès pour diffamation contre des plumes libres. Ils sont aidés parfois par des propositions de loi favorables à l’islamisme[54]. Et ceux, de l’autre côté, qui, passant à travers un maillage sécuritaire affaibli par une curieuse réforme de l’époque sarkozyste, s’infiltrent au sein même d’une agence de presse, d’une rédaction de joyeux caricaturistes, et tirent à la kalachnikov à bout portant visant des têtes, et au-delà même, les crayons de la liberté.

Tareq Oubrou écrit : «Si bien que nous sommes passés de l’extrême censure de l’institution religieuse officielle du Moyen Âge à celle des Etats totalitaires, et qu’aujourd’hui nous vivons sous la tyrannie de la rumeur numérique qui s’exprime sans aucun moyen de censure. Cette liberté de pensée sans limite crée un désordre et une insécurité mentale et physique. A ce titre, il faut reconnaître un vrai retard du droit par rapport à l’évolution de la notion de l’espace public, qui doit intégrer l’espace virtuel en interdisant l’anonymat […]»[55] Le gouvernement s’apprête à l’écouter. Sans que l’on soit pour la rumeur ou pour son usage, surtout ici où l’attachement aux faits n’est pas une seconde nature, les dispositifs de la loi 1881 sont suffisants pour cadrer la liberté d’expression[56] et pour garantir l’expression des libertés dans le strict respect des droits de chacun.


[…]

L’art de la guerre

Tareq Oubrou plaide aussi en faveur de l’usage de la ruse. Il va jusqu’à puiser des légitimations dans le registre scripturaire sunnite ancestral, relatif au temps de guerre, en rappelant un hadith attribué au Prophète : «La guerre, c’est la ruse.»[58] (الحرب خدعة) Son commentaire laisse pantois. «La ruse – dit-il – n’est pas le mensonge dans le sens de tromper la confiance des autres […]. La ruse dont [le Prophète] parlait n’est donc ni fausseté ni trahison, mais simple économie morale pour résoudre un conflit. Un moyen d’obtenir une victoire par la diplomatie et à moindre coût humain et matériel. Une ruse qui permet d’éviter l’effusion de sang ou de fléchir l’ennemi sans combat.»[59] Tout lecteur attentif au sens des mots ne peut qu’être interrogatif face à cette terminologie surprenante, ce champ lexical guerrier : «conflit», «victoire», «ennemi», «combat», etc. Oubrou s’imagine-t-il en guerre sainte pour déployer un tel effort argumentatif et sémantique et évoquer la ruse comme solution, comme tactique ?

Il va même jusqu’à évoquer le souvenir de Sun Tzu, ce général de l’armée chinoise du VIème siècle avant notre ère, l’auteur de l’ouvrage de stratégie militaire, L’art de la guerre. Tareq Oubrou dit que «le Prophète n’a fait ici que confirmer une sagesse ancienne de Sun Tzu, qui disait aux armées que ne pas livrer bataille et uniquement immobiliser l’armée de l’ennemi était encore mieux que de remporter cent victoires. Tout cela est vrai et d’une grande sagesse.»[60] Là aussi il est question d’«immobiliser l’armée de l’ennemi». Mais de quel «ennemi» parle-t-il alors que le sujet semble être la France et les Français et qu’il prétend plaider pour une «réconciliation» ? Le discours martial de Tareq Oubrou évoque «l’ennemi» dans un autre passage quand il dit que «le mal n’étant pas foncier, l’ennemi non plus. Il y a toujours une voie possible pour faire triompher la réconciliation»[61], synonyme du Tamkine islamiste (التمكين), par la ruse et taqiyya (التقية).

C’est aussi cette ruse qu’il recommande à son entourage de «l’école de Bordeaux» qui semble être, comme on peut le deviner, dans les combines complotistes autoréalisatrices. Tareq Oubrou l’avoue en disant qu’il «aime toujours rappeler cette sagesse à [son] entourage : «si vous êtes obligé, par accident et sous l’effet de la tentation et de la faiblesse, de creuser un piège pour autrui, ne le faites pas trop profond et aménagez-le un peu, car il se peut que vous y tombiez.» Nous sommes souvent la première victime de nos mensonges et de nos méfiances.»[62] Il en est conscient. «Un homme averti en vaut deux», dit le dicton. Il sait, par ailleurs, que «la corde du mensonge est courte» (حبل الكذب قصير), comme le dit un proverbe arabe, et que la vérité sait triompher du mensonge. Il prépare donc le terrain à l’éventualité du grand déballage qui ne pourrait pas se passer sans violences.

L’islamisme, coutumier de la politique de la terre brûlée, ne s’avoue jamais vaincu surtout face à un Etat apprivoisé à singer l’autruche. Pourtant, le pouvoir exécutif devrait tenir compte de cette situation hautement explosive, décrite en filigrane lorsque l’autoproclamé imam prévient que «si la vérité s’impose – et nous sommes partisans – dit-il – de dire et de nommer les choses –, elle doit se faire de façon à ne pas précipiter le mal qu’elle dénoncerait, comme les personnes qui aujourd’hui décrivent la situation de notre société en y décelant un risque de séparatisme du fait de la présence musulmane travaillée par une logique identitariste.»[63] Sagesse ou menace ? Ce qui est certain, c’est que ce ne sont pas les artisans du séparatisme islamiste, les Frères musulmans, qui vont assumer leur responsabilité. Loin s’en faut. La faute, en cas de conflit, est d’ores et déjà attribuée à celles et ceux qui ont décidé de briser le «Silence coupable»[64], de dire la vérité, de «voir et dire ce que l’on voit»[65] à leurs dépens et sous les feux de la rampe.

Théologie des loups

L’enjeu est de taille. Il s’agit pour Tareq Oubrou et pour ses Frères musulmans de «négocier [un] virage en tête d’épingle»[66], dit-il, au moment où des forces régionales et internationales commencent sérieusement à vouloir s’occuper de leur cas[67]-[68]. D’où son plaidoyer pour une «présence musulmane [islamiste, ndlr] discrète pour éviter de provoquer le christianisme identitaire»[69] et «d’exciter un laïcisme forcené»[70]. En tacticien coutumier des concessions en trompe-l’œil, il définit le courage comme étant l’art d’éviter les obstacles. Le tout en toute discrétion. «Le courage ne consiste pas forcément à s’exposer ou à foncer tête baissée, parfois il exige de savoir éviter l’obstacle.»[71]

Un exemple ? «L’animal, quand il pénètre un milieu qu’il ne connait pas très bien encore, minimise ses mouvements et réduit prudemment sa visibilité afin de ne pas perturber l’équilibre écologique de son nouvel environnement, perturbation dont il serait le premier à subir les conséquences.»[72] Il plaide alors en faveur d’une «adaptation éthologique et écologique»[73] et recommande aux musulmans d’ «apprendre de l’écologie animale»[74] en mettant en perspective «son» concept de la «théologie d’acculturation»[75] qu’il a appris, comme il le reconnaît lui-même, chez Ibn Taymiyya. J’y reviendrai. On conviendrait qu’un loup solitaire est toujours prudent quand il n’a pas encore marqué son territoire et n’a pas été accepté au sein d’une meute. Mais dès qu’il retrouve ses pairs et ses repères, point de prudence inutile, point de solitude. Il est désormais chez lui. Il fait régner sa loi.

En lisant ce passage, on risque d’oublier que l’on parle, au fond, de citoyens, d’Etat démocratique, de Constitution, de lois, d’institutions, de contrat social et de pacte républicain. Tareq Oubrou oublierait-il que la France n’est pas une jungle et que les citoyens musulmans ne sont pas des animaux qui chercheraient à marquer prudemment leur territoire face à l’adversité ? Pas tout à fait car il prend soin de rassurer son lectorat dans d’autres passages, quand il dit que «le seul droit que notre sharia reconnait est celui de la République» en empruntant au passage, presque mot pour mot, ce qu’avait dit en avril 2015 l’islamiste Amar Lasfar (عمر الأصفر), président des Frères musulmans en France, à Jean-Pierre Elkabbach sur les ondes d’Europe 1 : «La loi des Musulmans c’est la loi de la République française.» [76] Vraiment ?

«Respecter et se plier à une loi est une chose – écrit Tareq Oubrou –, être d’accord avec elle en est une autre. Nous avons l’exemple de l’opposition de l’Eglise catholique au mariage homosexuel. Ce qui est légal n’est pas forcément moral pour certaines personnes, selon leur conscience et leur conviction religieuse, philosophique ou autre. Les musulmans ne sont pas une exception en ce domaine. Ce qui est légal juridiquement n’est pas forcément moral islamiquement.»[77] Il dit par ailleurs que «ce qui est conforme au droit canonique doit l’être aussi au droit positif. En revanche, tout ce qui est conforme au droit positif ne l’est pas forcément aux yeux du droit canonique.»[78]

Il tient à préciser aussi que «la fonction de juge musulman (cadi) est suspendue par [sa] «sharia de minorité »»[79] On note, premièrement, que dans la vraie vie, les Frères musulmans possèdent des structures communautaristes de médiation implantées, ici où là, pour résoudre les problèmes et conflits conjugaux en dehors du circuit de la Justice et du Code de la famille. Deuxièmement, Tareq Oubrou parle d’une fonction «suspendue». En français, «suspendre»[80] veut dire, entre autres : «interrompre temporairement une action, un processus », «interrompre une audience pendant un temps limité», «réserver son jugement dans l’attente d’un complément d’information ou pour s’accorder le temps d’une réflexion plus approfondie.» Le caractère temporaire étant lié à l’action de suspendre, il est à craindre que lorsque la minorité n’est plus une minorité, on bascule définitivement vers la sharia tout court. Les mots ont un sens.

C’est certainement cette conception floue à dessein qui permet à certains imams d’être polygames au vu et au su de la République. La polygamie étant interdite par le droit positif français mais pas par la sharia, certains frérosalafistes sont polygames au vu et au su de la République et bénéficient à ce titre d’allocations familiales pour deux ou plusieurs foyers. Le droit positif n’interdisant pas d’avoir des maîtresses, le droit canonique saisit l’opportunité jouissive pour en faire un alibi.

[…]on peut relire l’article-décryptage «Projet islamiste : Tareq Oubrou décalotte Tareq Oubrou»[83] et visionner la vidéo d’une conférence qu’il a donnée dans un centre islamiste à Stains, en Seine Saint-Denis (93), dirigé par son «frère» Nabil Ennasri. Il avait dit : «Moi en tant que théoricien, métaphysicien, je vois le présent mais je vois le temps long. Le temps de la religion, ce n’est pas le temps du politique, ce n’est pas le temps de l’identité. C’est une vision qui s’inscrit à long terme. Si on veut vraiment que l’islam soit une religion de l’Occident, il faut du temps. Celui qui veut courir quarante kilomètres ce n’est pas comme celui qui veut faire cent mètres. Ce n’est pas le même rythme.»[84] A la page 315 du présent essai, il propose une formule synthétique : «La religion n’est pas derrière nous, mais devant nous.»[85] Il reprend le propos du sociologue des religions, Peter Ludwig Berger, américain d’origine autrichienne, et son «pari du retour à la religion»[86].


On se croirait en immersion dans le jeu de société, Les Loups-Garous de Thiercelieux[87], étendu à une plus grande échelle que celle d’un petit village. La meute des loups-garous, qui compte en son sein bon nombre d’islamistes, joue un double jeu.
[…] Un associé redoutable des loups-garous dont le profil sournois renvoie bien à d’autres que l’on croise dans la vraie vie, sur des plateaux télé comme dans certains conseils municipaux et qui se trouvent à des postes sensibles : politique, médiatique et économique. Force est de constater que parfois, la cruauté de la vraie vie dépasse tout ce que l’on peut ressentir dans un jeu de fiction. On en vient à confondre les islamistes et les démocrates, les riches communicants faussaires munis d’une carte de presse et les pauvres lanceurs d’alertes.

A l’école du soir du jésuite Baltasar Gracián

[…]
On peut multiplier les exemples qui démontrent que Tareq Oubrou a toujours une langue fourchue. Il n’a pas changé et j’ose dire qu’il ne changera pas.[…]

Toutefois, la duplicité la plus inquiétante est celle qui le fait passer pour un ex-Frère musulman[104], organiquement et idéologiquement parlant, alors que plus Frère musulman que lui, dans la visée lointaine, dans les projections qui comptent beaucoup sur le temps long, et dans l’art et la manière, tu meurs ! Celle qui le fait passer pour «artisan d’un islam libéral»[105] alors que plus sunnite que lui, plus traditionnaliste que lui, plus islamiste que lui, plus salafiste que lui, il est difficile d’en trouver un qui cumule dans un même curriculum vitae tant d’aptitudes et de compétences en la matière. Sa proximité désormais assumée avec l’héritage jésuite, dans l’attitude morale comme dans la terminologie utilisée, ainsi que dans sa façon de s’exprimer médiatiquement au sujet de l’islam, permet à cette duplicité de s’inscrire dans un ancrage qui plairait aux vrais jésuites du pouvoir, à Paris et à Rome, et de certains médias qui voient dans sa voie et dans sa voix une opportunité pour une revanche cléricale à moindre frais contre la laïcité.

Machine à blanchir l’islamisme

«Le mot «islamiste» dans nos propos – dit-il – n’est pas forcément péjoratif, car il recouvre des réalités différentes, voire opposées : des plus pacifiques aux plus violentes ; des plus politisées aux plus apolitisées, comme les tablighis.»[106] Encore une fois, il blanchit un concept sur la base d’une demi-vérité, synonyme d’un demi-mensonge. Car, bien que le mouvement multinational des Tablighis[107] (جماعة الدعوة و التبليغ) n’ait pas, officiellement, d’objectifs politiques visant le Tamkine (التمكين) et la prise du pouvoir par le biais de l’entrisme patient et les élections à l’instar des Frères musulmans, leur rôle prosélyte s’avère encore plus déterminant, plus porteur, dans le processus de «l’islamisation par le bas»[108], préparant ainsi le terrain et la masse, dans une complémentarité sournoise, à l’islam politique. J’ose penser que les territoires qui connaissent une poussée fulgurante de l’islam des Tablighis sont les mêmes que cible prioritairement la nébuleuse des Frères musulmans (جماعة الإخوان المسلمين). En langage des travaux publics, les Tablighis assurent le travail de terrassement préparant le terrain aux Frères musulmans qui viennent construire les fondations et les murs.

L’islamisation du département de la Seine-Saint Denis, là où le siège de ce mouvement a été établi[109] dans les années 1980, en témoigne. L’enquête Incha’Allah, l’islamisation à visage découvert (Fayard – 2019), de Gérard Davet et Fabrice Lhomme, mesure l’envergure de cette action prosélyte, longtemps tolérée par les autorités dans l’espoir de «pacifier les cités»[110]. Des jeunes Français radicalisés et partis faire le jihad armé en Syrie et en Irak sont issus de ce mouvement. Originaires de Lunel[111]-[112], ils ont connu l’islam par la porte des Tablighis, ont rejoint les rangs des jihadistes et sont morts sur le terrain pour une cause éminemment politique. «En mai 2013, l’homme qui avait agressé un militaire à La défense à l’arme blanche était passé par les réseaux tablighis.»[113] Tareq Oubrou peut toujours essayer de blanchir l’islamisme qui est foncièrement politique, mais les faits sont têtus.

Par ailleurs, dans cette même opération de blanchiment, il ne ménage aucun effort pour crédibiliser les Frères musulmans qui ne poseraient aucun problème, selon ses dires, car «légalistes et structurés»[114].[…]

Les Frères des armes

[…]
Et si on s’intéressait à la vision de Tareq Oubrou, lui-même, au sujet du recours au jihad armé ? N’embrasse-t-il pas cette même vision qui légitime le recours aux armes sous certaines conditions ? En effet, dans son essai, il résume l’avis de ce qu’il nomme «mouvance sunnite (orthodoxe)»[142] sous forme d’une «règle du droit canonique»[143] en ces termes : «Ni les individus ni les groupes n’ont le droit de se faire justice par eux-mêmes, seulement en situation d’extrême danger, par instinct de survie ou en cas de légitime défense[144] Il ne critique pas cette vision qui laisse la porte entrouverte du recours à la violence.

Ce passage équivoque rappelle curieusement la position de Tariq Ramadan dans son essai, De l’islam et des musulmans (Presse du Châtelet – 2014). Ce dernier dit que «le jihad est à l’humanité de l’homme ce que l’instinct est au comportement de l’animal»[145], avant d’exposer sa fatwa : «Si une femme ou un homme est clairement persécuté pour sa religion, elle ou il a le droit de résister. Cette résistance [jihad] devra être pensée à la mesure de l’oppression ou de la présentation auxquelles on fait face : les armes sont l’ultime recours si toutes les voies sont inopérantes et qu’on se trouve dans une situation de total déni de droit et/ou sous une domination injuste, éradicatrice ou génocidaire. Les musulmans doivent alors agir et résister.»[146] Comme si l’on était dans une jungle et non dans un état démocratique qui, de par ses institutions régaliennes (police, justice, armée), interdit à tout citoyen de faire justice lui-même et lui interdit aussi tout recours à la violence[147].


Par conséquent, si Tareq Oubrou prend soin de citer Max Weber, «seul l’Etat a le monopole d’une violence légitime»[148], on ne sait pas vraiment s’il considère légitime, comme Tariq Ramadan, le recours à la violence «en situation d’extrême danger, par instinct de survie ou en cas de légitime défense» surtout quand la légitimité de l’Etat providence est contestée, principalement par les Frères musulmans, comme en Syrie, en Libye, en Egypte et peut-être demain sur un territoire national travaillé par la logique séparatiste islamiste comme l’était la Bosnie-Herzégovine dans les années 1992. Serait-il en phase avec ladite «règle du droit canonique» précitée de la mouvance sunnite qui légitime le jihad armé ? Tareq Oubrou est moins disant à ce sujet. Toutefois, cette position dangereuse qui semble être partagée par Tareq Oubrou et Tariq Ramadan, rend possible le recours à la violence et aux armes et s’inscrit dans la droite ligne de la vision jihadiste d’Hassan al-Banna, le fondateur des Frères musulmans et l’auteur de la «Lettre du jihad»[149] (رسالة الجهاد), le «livre rouge» de l’idéologie du juste milieu.
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L’église frériste au milieu du village gaulois ?

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On voit bien que Tareq Oubrou qui, par ailleurs, appelle les musulmans à la discrétion et qui fustige la «théologie de l’ostentation qui fait de la visibilité identitaire une obligation»[158], est le même à plaider, à la page 339, «pour une visibilité de l’institution religieuse musulmane»[159]. Il est pour l’ostentation d’une instance communautariste de pression sur le pouvoir public et de régulation des champs socioreligieux selon les intérêts de l’islam politique. Il est aussi pour l’effacement des individus qui seraient sous la tutelle de cette instance. Un effacement somme toute temporaire et de circonstance. C’est la communauté qui prend le dessus sur l’individu alors que la laïcité et la loi 1905 doivent rester une protection de l’individu contre les pressions communautaristes.
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Fidélité à Ibn Idriss

Tareq Oubrou est un salafiste d’une espèce hybride adaptée à l’air du temps. Sa conception des Ecritures est salafiste tout comme le sont ses références. Alors qu’il se garde bien de définir exactement le terme «sunna» (السنة), sommairement décrite comme étant «la tradition du Prophète (sunna ou hadith), qui est pour tous les musulmans la deuxième source scripturaire de l’islam »[160], il entretient tout au long de l’essai la confusion pour s’en servir au gré des paragraphes, tel un casuiste, qui, sans gêne, affirme une chose et son contraire, dans une plasticité faussaire qui donne le vertige.

Comme tout salafiste, il accorde une importance majeure à la sunna en la considérant clairement comme faisant partie de la révélation divine. «En effet, il n’y a pas que le Coran comme mode de révélation divine, la sunna – dit-il – en est la deuxième strate. Certes, elle est d’expression humaine, mais elle reste d’origine divine, donc habilitée à ce titre à abroger le Coran.»[161]
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De son point de vue, la sunna, formalisée dans des hadiths, n’est pas uniquement de source divine mais elle a le pouvoir d’abroger les versets du Livre saint des musulmans. Par conséquent, les terroristes de Daesh qui s’appuient sur des hadiths, dits authentiques, pour justifier leurs atrocités à l’égard des apostats, des adultères, des chrétiens et des minorités religieuses seraient donc conformes à la révélation divine ? Un hadith dit authentique qui appelle à tuer celui qui change de religion est de ce point de vue habilité à abroger des centaines de versets qui instaurent la liberté de conscience. Mais qui a parlé de Tareq Oubrou comme étant «artisan d’un islam libéral» ?
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Au temple d’al-Ghâzâli, le takfiriste des philosophes

D’ailleurs, on remarque qu’il est dans sa cohérence idéologique quand il s’attaque, à plusieurs reprises, comme par nécessité, à l’héritage rationaliste du courant mutazilite[194]-[195]-[196] alors que les débats qu’il invite pour justifier son prétendu «islam français», ici et maintenant, en évoquant ce courant de pensée de manière dépréciative à dessein, sont pour le moins archaïques et surannés. Quel rapport avec la France et les Français, qu’ils soient musulmans ou pas, et leurs préoccupations d’aujourd’hui ? «On présente souvent les mutazilites – dit-il – comme des rationalistes éclairés. Ce n’est qu’une vue de l’esprit.»[197] Néanmoins, ce qui n’est pas une vue de l’esprit, loin s’en faut, mais un naturel idéologique chez lui, c’est bien son côté traditionnaliste et conservateur, fidèle à l’héritage d’un certain Abou Hamid al-Ghâzâli (1058-1111), l’un des pourfendeurs du mutazilisme du moyen-âge et l’un des fanatiques takfiristes des philosophes.

En effet, tout en essayant de se démarquer en apparence d’ Abou Hamid al-Ghâzâli (أبو حامد الغزالي) sur une base sémantique[198], il le décrit par ailleurs comme «un théologien indulgent et ouvert quant au salut des non-musulmans»[199] et un «théologien du doute méthodologique.»[200] Rappelons tout de même que c’était ce même al-Ghâzâli qui, en 1095, avait excommunié les philosophes al-Fârâbî (872-950) et Avicenne (980-1037) dans un factum intitulé Incohérence des philosophes (تهافت الفلاسفة), enfermant le monde arabe entre les murs d’une prison d’obscurantisme à perpétuité. Tareq Oubrou a même osé une comparaison entre les travaux de ce traditionniste sunnite médiéval et ceux de Descartes ! «Quand on lit le Discours de la méthode de Descartes – écrit-il –, on ne peut évacuer l’idée que ce dernier ait été informé des travaux de Ghazâlî, qui vécut sept siècles avant, tant il y a des similitudes entre leurs œuvres.»[201] Pense-t-il vraiment que Descartes aurait plagié al-Ghâzâli ? Ailleurs, il le compare à Thomas d’Aquin et à Leibniz en usant de superlatifs en sa faveur[202].

Tareq Oubrou va encore plus loin dans sa tentative de réhabilitation posthume d’al-Ghâzâli, sur la base de contre-vérités manifestes quand il dit que «dans sa lettre «La distinction décisive» (Fayçal at-tafriqa), [Ghâzâli] a mis en garde contre la facilité qu’ont certains savants musulmans à excommunier ceux qui n’ont pas la même doctrine théologique qu’eux et qui considèrent avec légèreté comme kâfir [mécréant] celui qui n’est pas de leur tendance. Il a essayé de proposer une vision théologique tolérante et ouverte. Il a considéré que tous les Turcs païens, les chrétiens et les autres peuples n’étaient pas concernés par le qualificatif mécréant (kâfir) n’étant pas informés sur la vérité de Mahomet. C’est la première fois qu’un théologien musulman avançait cette analyse avec assurance et explication concernant les non-musulmans de son époque.»[203] Notons qu’il fait référence à un livre du sunnite médiéval dont le titre n’est traduit qu’à moitié. L’autre moitié ne servant pas la démonstration de Tareq Oubrou, elle est donc purement et simplement tue et effacée. Tout lecteur attentif, attaché à la sémantique, questionnerait «distinction décisive» de quoi ? Ou «distinction décisive» entre quoi et quoi ? Surtout que le verbe «distinguer» tend à assumer presque toujours sa transitivité directe et indirecte.

On doit savoir, premièrement, que le titre complet de ce livre d’al-Ghâzâlî est «Critérium de la distinction entre l’islam et l’hérésie» (Fayçal at-tafriqah bayna al-islam wal’zandaqah – فيصل التفرقة بين الإسلام و الزندقة). Ainsi, Tareq Oubrou devrait traduire l’intégralité du titre, La distinction décisive entre l’islam et l’hérésie, et pas uniquement une partie insignifiante car incomplète. Si maintenant on ouvre cet ouvrage au style d’une lettre, on se rend compte très vite qu’il traite de la question du takfirisme (التكفير), l’excommunication, au sein même de la communauté des fidèles musulmans de son siècle. Elle est abordée dans un contexte marqué par une poussée du takfirisme dont le rôle de Ghâzâli, le takfiriste des philosophes, était tout sauf insignifiant. Les adeptes et disciples des différentes écoles dogmatiques, doctrinaires et juridiques s’excommuniaient réciproquement, à l’excès, pour la moindre divergence, pour la moindre interprétation qui dérogeait de la pensée dominante. Ghâzâli voulait s’adresser à travers ce livre, à travers cette lettre, aux musulmans de son époque pour leur expliquer le sens et les conséquences de la mécréance et leur donner des critères, censés être définitifs, qui devaient permettre de distinguer le vrai mécréant, de l’hérétique, du musulman égaré, … et ce, en adoptant un juridisme intolérant et criminel. Tout cela disparait sous la plume de Tareq Oubrou.


Partant de sa définition de la mécréance comme étant, selon al-Ghâzâlî, «la dénégation du message du Prophète»[204] (تكذيب الرسول) et du critère qu’il défendait, «tout mécréant est un négateur du Prophète, et tout négateur est un mécréant»[205], il n’était point question pour Ghâzâlî de tolérer la mécréance en tant que telle ainsi que ceux qu’il considérait comme étant des négateurs. Six catégories expressément citées sont formellement considérées «mécréants» (كفار) dans son opuscule, «les juifs (اليهود), les chrétiens (النصارى), les Brahmanes (البراهمة), les dualistes (الثنوية), les hérétiques (الزنادقة) et les athées (الدهرية)»[206]. Loin d’être un traité de tolérance vis-à-vis des autres religions et philosophies, la référence de Tareq Oubrou est allée encore plus loin dans la définition de la mécréance comme étant un crime sanctionné par la sharia islamique. Ghâzâlî considère qu’il est légitime, du point de vue de l’islam, de «déposséder le mécréant de ses biens»[207] (إباحة المال) et de le «condamner à la mort»[208] (إباحة الدم). Tout mécréant serait destiné, selon Ghâzâli, «à une vie éternelle en Enfer»[209] (الخلود في النار). Mais qui a parlé de tolérance ?

Ailleurs, il recommande que «là où la dénégation s’exprime, il faut excommunier, même lorsqu’il s’agit de dénégation relative à des questions secondaires»[210] (مهما وجد التكذيب وجب التكفير و إن كان في الفروع). Il donne comme exemple de ceux qui méritent d’être excommuniés «celui qui nie la résurrection des corps»[211] entre autres ! On comprend qu’il avait un compte à régler avec le courant rationaliste mutazilite (المعتزلة). Quant aux hérétiques, tous ces musulmans frappés d’excommunication à l’issue mortifère que l’on connait, ils forment «une communauté vouée à l’Enfer»[212] selon Ghâzâlî qui cite un célèbre hadith. Quand Tareq Oubrou fanfaronne que «c’est la première fois qu’un théologien musulman [Ghâzâlî] avançait cette analyse avec assurance et explication concernant les non-musulmans de son époque»[213], et accrédite par un tel propos l’une des deux hypothèses, soit il n’a pas lu l’intégralité du livre de Ghâzâlî qu’il cite, soit il s’arrange avec la vérité comme il sait bien le faire. Et ce n’est pas parce que Tareq Oubrou écrit que «la mécréance [liée au moment de la révélation] est une faute morale, alors que l’incroyance relève de l’erreur intellectuelle, mais légitime»[214] qu’il va réussir à dissiper les doutes et à faire taire les questions légitimes.

Ibn Taymiyya, le Français ?

Par ailleurs, alors que Tareq Oubrou tente astucieusement de se distancier des frères musulmans Mohammed Qotb et Saïd Qotb, «le fameux théoricien de la rupture»[215] dit-il, il réhabilite, en même temps, une référence médiévale du courant takfiriste hanbalite radical, le célèbre Ibn Taymiyya (ابن تيمية). Ici, il dit rejoindre son élève Ibn al-Qayyem (ابن القيم) sur sa conception de «l’Enfer éphémère» et du «Paradis éternel»[216]. Ailleurs, en faisant référence au recueil des fatwas d’Ibn Taymiyya, ce modus aperandi du groupe terroriste Etat islamique, Tareq Oubrou consacre deux pages pour expliquer l’institution moyenâgeuse de la hisba[217] (حسبة), cette police des mœurs au service des régimes théocratiques totalitaires, en des termes signifiant plutôt une adhésion sous voile de neutralité.

Cependant, là où la référence à l’héritage d’Ibn Taymiyya est la plus assumée c’est lorsque Tareq Oubrou enjoint aux musulmans de «s’adapter aux non-musulmans majoritaires, comme le défend Ibn-Taymiyya – dit-il – pourtant grande référence des salafistes et des wahhabites.»[218] Il en est conscient. Et il enchaîne : «celui-ci considère que, dans certaines conditions – j’y reviendrai – les musulmans doivent avoir la même visibilité que le reste de la nation non musulmane. Il parle même d’une obligation de ressemblance avec les non-musulmans au niveau des signes extérieurs, et ce, pour l’intérêt même des musulmans.»[219] Tareq Oubrou va pousser le bouchon encore plus loin en encensant Ibn Taymiyya auteur, dit-il, d’«un avis canonique d’une grande actualité, qui s’inscrit totalement dans notre paradigme d’acculturation et de réconciliation.»[220] Mais de quel paradigme s’agit-il ? Et à quelles «certaines conditions» Tareq Oubrou fait-il allusion ?

Pour répondre à ces questions, il suffit d’examiner la référence bibliographique arabe d’Ibn Taymiyya, citée par le décoré d’Alain Juppé au degré de «chevalier de la légion d’honneur»[221]-[222]. Sous sa plume, on ne peut plus s’attendre à des traductions intégrales des titres sulfureux. Taqiyya oblige. Dans le cas présent, il n’a même pas osé traduire le titre ni partiellement, ni intégralement.[…]

Pis, de l’aveu même de Tareq Oubrou, comme on l’a vu, son «paradigme d’acculturation et de réconciliation», tel qu’il est exprimé dans son essai, est inspiré, entre autres, de l’avis d’Ibn Taymiyya concernant le comportement que les musulmans doivent observer, exceptionnellement, vis-à-vis des non-musulmans, au sein de territoires non-musulmans : c’est-à-dire en dehors de «Dâr al-islam» (دار الإسلام), en dedans de «Dâr al-Harb» (دار الحرب). La règle générale chez Ibn Taymiyya est que le musulman se doit, au nom même de sa foi, de se distinguer en tout et partout «des kouffârs», «des juifs», «des chrétiens» et j’en passe. Il ne tolère aucune ressemblance entre musulman et non-musulman, et ce, sur la base d’interprétations des versets et des hadiths ainsi que des avis juridiques, notamment ceux ultra radicaux de l’école hanbalite (المذهب الحنبلي) qui ont nourri sa foi et sa pratique d’antan.

Ibn Taymiyya a défendu l’idée que la rupture entre musulmans et non musulmans se doit d’être totale et inviolable, autant sentimentale que physique. Fierté côté musulman, humiliation côté mécréants. La communautarisation islamiste qui en résulte gagne d’abord le cœur avant le corps, s’imprime dans l’esprit avant les attitudes, nourrit les sentiments insondables avant l’affichage ostensible sur les champs éducatif, social, judiciaire, économique et politique. Plus que jamais, cette rupture, telle que théorisée par Ibn Taymiyya dans ce livre de référence chez Tareq Oubrou (!), est d’abord une affaire de cœur avant de devenir nécessairement une affaire de voile à Créteil, ou d’un lycée islamiste à Lille-sud, ou de balles tirés à bout portant sur des journalistes à Paris, ou du camion-bélier qui a écrasé des centaines de citoyens un jour de fête nationale sur la Promenade des Anglais à Nice, ou de radicalisation islamiste chez Air France, ou d’un projet de loi voulant instaurer un «délit d’islamophobie» par la majorité macronienne au Palais Bourbon, ou de burkini dans une piscine municipale à Grenoble, ou de produits de la «finance islamique» au Crédit Agricole CIB, ou de hijab de running chez Décathlon, ou de façades du commerce halal à Roubaix, ou de prière de rue à Clichy-la-Garenne, ou de carré musulman dans un cimetière en Seine-Saint Denis.

Toutes ces revendications et manifestations ne sont, en vérité, que la partie émergée de l’iceberg totalitaire qui menace de plus en plus de naufrage le Titanic français, parti à la dérive après avoir perdu le nord, au milieu d’un archipel sombre. Depuis les abîmes du XIIIème et du XIVème siècle, Ibn Taymiyya (1263-1328) interdit au musulman, quelle que soit l’époque, de s’habiller comme les non-musulmans, de parler la même langue qu’eux, de manger comme eux, de marcher comme eux, de rire comme eux et de partager les mêmes fêtes qu’eux. Toute ressemblance est à bannir dans le contexte où les musulmans sont majoritaires, ou l’islam politique a déjà atteint la phase du Tamkine global.
[…]

Théologie d’acculturation, en attendant ?

Comme chaque règle a son exception, celle d’Ibn Taymiyya en permet une, qui nourrit la réflexion de Tareq Oubrou et qui sous-tend l’ensemble de son paradigme. Il en cite, par ailleurs, l’énoncé en arabe, «al-mushâbahat fi al hadyi adh-dhâhir»[227] (المشابهة في الهدي الظاهر) et le traduit comme étant le «principe de ressemblance dans les attitudes extérieures avec le reste des non-musulmans majoritaires»[228]. Cependant, on ne peut s’empêcher de penser qu’en validant cet avis canonique d’Ibn Taymiyya, quand bien même serait-il de nature exceptionnelle, Tareq Oubrou considérerait lui aussi, mais sans l’avouer, que la France serait une «demeure de la guerre», Dâr al-Harb, ou du moins une «demeure de la mécréance», conformément aux frontières de la théologie géographique médiévale. Car Ibn Taymiyya ne tolère le recours à cette exception que dans le cas de territoires désignés comme étant des Dâr al-Harb !

En effet, dans son éloge de la rupture, Ibn Taymiyya contextualise ladite exception et précise ses conditions à la suite d’un argumentaire assurément antisémite. «Se distinguer des mécréants, ne fut obligatoire qu’après que l’islam eut triomphé et que ses préceptes furent prédominants, comme pour le jihad armé, pour la capitation [al-Djizia] que [les mécréants dominés] furent obligés de verser [aux musulmans] en étant humiliés. Au début [à la Mecque], lorsque les musulmans étaient fragiles et en état d’infériorité, cette obligation ne leur fut pas imposée. Mais quand la religion fut parachevée et a triomphé [à Médine], cette différenciation est devenue obligatoire.»[229]

Le même Ibn Taymiyya a ensuite ramené ce concept communautariste à son époque pour en forcer les traits, le rendre absolu et transcendant les temps et les espaces. «De notre temps – dit-il –, il en est de même si un musulman réside au sein d’une demeure de guerre (Dâr al-Harb) ou au sein d’un territoire de mécréance, autre que Dâr al-Harb. Celui-ci n’est pas concerné par l’obligation de se différencier des non-musulmans dans les apparences et attitudes visibles. Le faire, pourrait lui causer bien des contraintes et des dommages. Au contraire, il lui est recommandé de ressembler [aux non-musulmans] dans ces attitudes visibles à condition, toutefois, que cela puisse servir un intérêt religieux permettant de les amener à se convertir à l’islam. Cela pourrait l’aider à s’infiltrer pour connaître leurs secrets et les dévoiler ensuite aux musulmans. Aucune ressemblance n’est, par ailleurs, tolérée en terre d’islam et de hijra. Là où Dieu a fait triompher l’islam et a frappé d’humiliation et de dhimmitude les mécréants. En terre d’islam point de ressemblance.»[230]

Ce même «paradigme d’acculturation» cher à Tareq Oubrou, prônant une certaine «visibilité proximale» théorisée jadis par Ibn Taymiyya, n’a donc strictement rien de progressiste, rien de libéral. Il ne s’agit ni plus ni moins que d’un habillage sémantique, d’un verbiage sophiste et artificiel, pour tromper la vigilance collective et avancer masqué. Ce paradigme résume le comportement des islamistes infiltrés et missionnés pour remplir les objectifs d’une étape, sur le processus du Tamkine global. Récemment, lorsque le frère musulman libyen, Chokri al-Hassi (شكري الحاسي), cite ce même passage d’Ibn Taymiyya dans un article en arabe, afin de redonner de l’espoir à ses Frères miliciens qui combattent l’armée régulière en Libye, il choisit comme titre Fiqh al-marhaliyya[231] (فقه المرحلية), que l’on peut traduire par : «jurisprudence de la progressivité», ou «jurisprudence des paliers», au sens où le Tamkine islamiste progressif (et non progressiste), comme projet frérosalafiste longtermiste qui gagne de plus en plus de terrain suivant des phases successives, a besoin ici et maintenant de ce paradigme sectaire médiéval pour s’enraciner en douceur, sans brûler les étapes et sans faire de bruit.

Tareq Oubrou, qui plaide pour une «contraction de la sharia»[232] et «pour des pratiques réduites»[233] conformément à cette exception tolérée par Ibn Taymiyya, ne dit pas autre chose pour vendre son supposé paradigme aux Français musulmans, y compris aux plus radicaux d’entre eux. «Certains musulmans – dit-il – m’accuseront sans doute de théoriser en vue d’une assimilation des musulmans. Je leur dis simplement que là où ils voient un risque de disparition par assimilation réside leur salut spirituel et matériel. Et je suis convaincu, du moins je l’espère, que le temps me donnera raison.»[234] Sa référence assumée à l’héritage d’Ibn Taymiyya serait aussi, de ce point de vue, une façon d’acheter la paix avec les franges extrémistes, y compris avec les zombies de Daesh qui semblent l’avoir «excommunié» en 2016, comme pour le légitimer par un procédé victimaire, en lui permettant indirectement de se placer sur la scène nationale comme une victime menacée et, peut-être, crédibiliser son discours auprès de l’Elysée.

Toutefois, Tareq Oubrou ne doit pas ignorer que lorsque les muftis de Daesh ont construit leur argumentaire religieux takfiriste, ils l’ont fondé essentiellement sur les fatwas d’un certain … Ibn Taymiyya[235]. Il ne doit pas ignorer non plus que les écrits d’Ibn Taymiyya justifient tous les crimes abominables commis au nom de Dieu. Comment peut-il oser réhabiliter et blanchir l’auteur du livre arabe al-Sarem al-Masloul ala chatim al-rassoul (الصارم المسلول على شاتم الرسول), l’épée brandie à la face de celui qui insulte le Prophète ? Un ouvrage de référence chez tous les islamistes, notamment dans la frange terroriste qui a préparé et perpétré l’attentat contre Charlie Hebdo[236] et contre le journaliste jordanien Nahed Hattar (ناهض حتر)[237]. Un livre qui appelle à tuer toute personne ayant insulté le Prophète[238].


[…]

Vrai sens de la réconciliation

A ce stade, on peut déjà confirmer sans risque d’être contredit que cet «Appel à la réconciliation !», que signe Tareq Oubrou chez Plon, n’est pas destiné en priorité au lectorat français. En effet, au vu des références sunnites qu’il cite et d’autres références salafistes moyenâgeuses qu’il réhabilite, il est plutôt destiné en premier lieu à la famille islamiste sunnite et à ses différentes ramifications visibles et souterraines pour l’appeler à faire corps, à oublier les divergences d’hier et à s’unir pour peser politiquement face à un pouvoir qui ne sait toujours pas comment prendre le taureau islamiste par les cornes, ni comment tenir le loup frérosalafiste par les oreilles.
[…]

Sans sommation, Tareq Oubrou charge les chrétiens

Derrière cette cible islamiste prioritaire se dessinent à l’horizon d’autres cibles secondaires de son «appel à la réconciliation !» : les chrétiens, les juifs et l’Etat. Toujours avec ce même procédé de communication paradoxale, sous couvert de «complexité», chère à Edgar Morin, Tareq Oubrou tente de rallier à la cause des siens ces cibles secondaires, mais sans pour autant prendre le moindre risque de perdre le soutien de sa première cible fondamentale, les islamistes, qu’il ne cesse de rassurer. Alors qu’il multiplie les citations issues du référent chrétien, en se montrant par pragmatisme plutôt en phase avec la tradition jésuite et sa casuistique, et plutôt distant de la tradition janséniste et sa rigueur morale – le Pape François tout comme le président Macron étant des jésuites – il ne peut s’empêcher de tacler le christianisme et l’image même de Jésus.
[…]

[…]

Il est minuit moins deux …

Emmanuel Macron s’apprêterait à leur remettre les clefs d’un «consistoire»[344] islamiste, emballées dans un papier testamentaire, rédigé à la veille de l’enterrement par petits coups de pioche de la loi de 1905, qui «n’est pas un texte sacré»[345] aux yeux de Tareq Oubrou[346]. Le dernier chapitre de «son» essai, intitulé «un modèle d’intégration républicaine en œuvre»[347], appelle à «réformer»[348] et à «rectifier»[349] la laïcité française qu’il juge «à dominante culturelle catholique»[350].[…]

En réchauffant ce vieux plat indigeste, toujours à la sauce frérosalafiste, pour instrumentaliser encore une fois l’islam et contrôler, par son biais, les citoyens musulmans d’ici et des pays arabes de l’autre rive méditerranéenne, conformément aux préconisations de l’Institut Montaigne concernant à la fois son «islam français»[366] et sa nouvelle «politique arabe de la France»[367], il est dramatique, d’un point de vue démocratique, de voir le président Emmanuel Macron s’entêter mordicus, comme s’il était sous pression de puissances étrangères favorables à l’islamisme qui lui font un chantage à la stabilité, pour opérer sur deux échelons distincts mais ô combien complémentaires : l’échelon national et l’échelon départemental. Nonobstant les agitations dans les coulisses, cela rend opérante une maxime chère à Tareq Oubrou, qui ne cesse de répéter à son entourage, tel un leitmotiv, penser global et agir local !

Ainsi, au niveau national, au risque de déstabiliser définitivement et irréversiblement les fragiles équilibres obtenus dans la douleur par la loi de 1905, la gestion de l’objet «islam» serait, à court et à moyen terme, mise entre les mains des Frères musulmans qui noyautent déjà les structures associatives conçues et préparées à cette fin […]

Au niveau départemental, le ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner, sous patronage direct de l’Elysée, multiplie les gestes favorables aux Frères musulmans à tel point que l’on pourrait penser, à tort sans doute, que le principal motif de son maintien à son poste, après l’épisode catastrophique du maintien de l’ordre en marge des manifestations des Gilets Jaunes, serait d’aider les Frères musulmans à triompher sur les ruines de la laïcité. Il lui appartient de clarifier sa position.

A défaut, toutes les interpretations deviennent légitimes. Christophe Castaner, après avoir boudé le CFCM[372], comme pour le marginaliser et lui retirer le tapis de prière sous les pieds, préfère s’afficher publiquement, sur le terrain concordataire, à côté de fréristes notoires[373]. Un peu à l’image d’Emmanuel Macron qui n’a rien trouvé de mieux à faire ce lundi 7 janvier 2019 que de recevoir à l’Elysée les représentants du CFCM[374], parmi lesquels des Frères musulmans, pour parler de la future «réforme» de la loi 1905. Etait-ce sa manière d’avoir une pensée pour les victimes des attentats du 7 janvier 2015 ?

Par ailleurs, peu de temps après, Christophe Castaner a envoyé une circulaire aux préfets leur demandant de faciliter «l’émergence d’instances départementales»[375] de l’islam. Une mesure qui, si elle est menée à son terme, comme on peut le craindre, bénéficiera à n’en point douter au maillage territorial frérosalafiste déjà installé, et qui a prouvé depuis plus de quarante ans sa dangerosité contre la cohésion sociale du pays, jusqu’à menacer sérieusement la République d’une sécession identitaire et culturelle fort probable, et non sans violences. Inutile de parler «reconquête républicaine» et de multiplier, en même temps, les actes favorisant les théoriciens de la rupture et les praticiens de la partition. A quoi servirait un tel bavardage dans la bouche de la macronie qui, de renoncement en compromission avec l’islamisme, a déjà perdu le Nord ?

Certains ont vu en la personne de Tareq Oubrou un futur «grand imam de France». Ils pensaient qu’il était «républicain», «progressiste», «libéral», «modéré», «rationaliste», «tolérant», «homme de dialogue», «humaniste», «réformateur», et que sais-je d’autre. Ils supposaient qu’il avait changé en le croyant sur parole, en lisant un communiqué de presse. Cependant, la vérité, sa vérité, est tout autre. L’essai qui lui est attribué le dévoile au grand jour avec ses mensonges, ses dissimulations, ses silences, ses escobarderies et ses approximations. Peut-on se revendiquer républicain et, en même temps, entretenir un désir mi-caché mi-flagrant de vouloir scier l’arbre laïque qui par ses racines et ses branches, son ombre et sa fraîcheur, protège la France et les Français ?
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Il est minuit moins deux, si Emmanuel Macron persiste à vouloir introniser une autorité religieuse islamiste en France sur les vestiges d’une laïcité qu’il aurait lui-même affaiblie et ruinée. S’il veut impérativement mettre à sa tête Tareq Oubrou, l’escobar de l’islamisme, l’héritier du trio Shafi’î – Ghâzâli – Ibn Taymiyya, qui ont causé tant de mal, des siècles durant, au monde dit musulman, qu’il sache que cette supposée autorité ne représentera, in fine, que son désir jupitérien mais aucunement les citoyens français musulmans qui n’ont rien demandé.
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Blog de Mohamed Louizi
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Complément :

De 14:18 à 19:15, de 23:16 à 23:46 et à partir de 6:46

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